Entre les murs

Laurent Cantet, 2008 (France)

Entre les murs, il arrive que les tensions montent. Entre les murs se joue pourtant en partie l’avenir de nombreux enfants. Laurent Cantet adapte le livre éponyme de François Bégaudeau qui, devant la caméra, joue son propre rôle ou presque, celui du professeur de français François Marin. Il enseigne à une classe « difficile » de quatrième du collège Françoise Dolto (Paris XXe) et c’est entre les murs de sa classe que se construit le scénario du film. La représentation ne se veut ni burlesque (Le maître d’école de Claude Berri, 1984) ni romantique (La belle personne de Christophe Honoré, 2008), elle emprunte ses méthodes au documentaire (caméra à l’épaule, pas de musique ajoutée, acteurs non professionnels) pour gagner en réalisme.

Plusieurs films de fiction qui ont pour cadre le milieu scolaire et qui sont soucieux d’une restitution assez fidèle de la réalité, existent déjà. Puisons dans nos souvenirs. Côté profs (une faible place laissée aux élèves), Bertrand Tavernier s’est penché à deux reprises sur le métier d’enseignant : dans Une semaine de vacances en 1980, sur les difficultés de la profession et les doutes qui en découlent (Nathalie Baye, professeur de français dans un CES lyonnais prend un congés afin de faire le point sur son travail), puis, dans Ça commence aujourd’hui en 1999, sur l’investissement personnel et sur l’engagement moral dont fait preuve un directeur d’école maternelle (Philippe Torreton) dans un village de la grise région du Nord-Pas-de-Calais. Deux portraits justes, très humains qui évitent adroitement de tomber dans la caricature et la séduction facile. Côté élèves (une faible place laissée aux profs), des adolescents en difficulté scolaire, indisciplinés, issus de milieux sociaux défavorisés, fils d’immigrés ou non, sont montrés dans L’esquive d’Abdelatif Kechiche (2004). Ce réalisateur n’enferme toutefois pas son sujet dans une classe et s’intéresse en particulier au langage et à l’étonnante motivation que ces jeunes ont pour jouer une pièce du XVIIIe siècle, Le jeu de l’amour et du hasard de Marivaux. Par ailleurs, la géographie du film se concentre sur les banlieues pauvres et bétonnées. En dépit d’une vague ressemblance entre les publics adolescents (langage, vêtements, attitudes) et bien qu’une comparaison entre l’enseignement français et l’enseignement nord-américain tel qu’on peut le voir au cinéma ait été certainement pleine d’intérêt pour notre propos, permettez-moi de faire tout de même l’impasse sur le quasi inexistant Esprits rebelles (John N. Smith, 1995)…

Ces œuvres prises en considération, qu’est-ce que Laurent Cantet a à ajouter sur l’enseignement aujourd’hui ? Entre les murs a quelques liens avec les trois premiers métrages évoqués. En effet, dans la classe, il s’attarde autant sur les élèves, une somme d’individus et de personnalités filmés en plans rapprochés (et bizarrement jamais tels qu’un professeur les voit, une classe de vingt ou trente élèves assis face à lui), que sur le professeur qui, dans une permanente adaptation, tente d’organiser ce lieu de vie et de transmettre un savoir. Comme s’il s’agissait d’une synthèse des principaux protagonistes des films cités de Bertrand Tavernier, les enseignants d’Entre les murs n’ont de cesse de se questionner sur la mise en place de leur pédagogie et sur leurs limites et, de plus, manifestent une forte implication personnelle dans leur travail (à l’extrême, dans une scène qui paraît très fausse, lorsqu’un prof craque devant ses collègues). Laurent Cantet est loin de dresser un portrait élogieux des professeurs de collège. Il montre la stupidité de certaines attitudes : leur absence de discernement lorsque, dans un conseil d’administration, la priorité est donnée à la machine à café plutôt qu’à un débat sur les moyens mis en place pour obtenir des élèves un peu de discipline. Les fautes successives de François Marin montrent comment la situation lui échappe progressivement à tel point que son rôle s’en trouve discrédité. La contamination de son langage et de son attitude, quand, excédé, il insulte ses élèves et leur parle avec mépris ou quand il descend dans la cour pour se lancer avec eux dans de vives mais vaines explications, le positionnent au même niveau que celui des adolescents et le privent d’une position dominante qu’il s’était pourtant au préalable efforcé de conserver (imposer le vouvoiement et symboliquement se placer debout devant des élèves assis). Le prof égal de l’élève ? C’est ce sur quoi Laurent Cantet semble aboutir puisqu’à la fin de l’année, les élèves, les enseignants et même le principal se retrouvent dans la cour pour une joyeuse partie de football… Je ne suis pas sûr que, sur ce point-ci, Entre les murs conserve son réalisme… Un autre point me gêne : la quasi-absence de préoccupation quant à l’avenir de l’élève. La question est brièvement posée lors des entretiens parents-professeurs et surtout à la fin du film (et de l’année) : une jeune fille seule devant le bureau de François Marin lui avoue n’avoir rien appris cette année et craint devoir opter pour l’enseignement professionnel, comme s’il s’agissait là d’un lieu maudit et de l’inéluctable preuve d’un échec. Le professeur ne sait trop quoi répondre ; il ne lui vient surtout pas à l’esprit de casser cette image négative liée à l’enseignement professionnel. Pire, son embarras souligne cette idée que la réussite (et, au vue de la tristesse de l’élève, le bonheur) n’existe que par l’enseignement général.

Même s’il traîne des maladresses (la vie scolaire est toute entière représentée par une CPE au rôle très limité), voire des aberrations (plusieurs ont dit l’impossibilité pour un professeur de laisser sa classe sans surveillance) et même s’il dérange par quelques-unes des idées développées, Entre les murs apporte malgré tout de nouvelles choses sur l’enseignement secondaire en France et la vision qu’en donne le cinéma.

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