L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot

Serge Bromberg, Ruxandra Medrea, 2009 (France)




LE MYSTÈRE CLOUZOT
En 1964, Henri-Georges Clouzot a quatre années d’inactivité derrière lui et une dépression. « A-t-il quelque attirance pour le pathologique ou le morbide ? » « – Non », nous assure-t-il sans trouble aucun. Le court entretien obtenu par un journaliste cette année et entendu au début du documentaire de Bromberg et Medrea ne donne pas d’explication au gouffre que le cinéaste ouvre bientôt.

L’ENFER ENVISAGÉ
Clouzot est marqué par Huit et demi de Fellini (1963). L’identification avec le personnage principal, un cinéaste dépressif réfugié dans ses rêveries, est peut-être plus forte chez lui. Avec un scénario de 300 pages fraîchement écrit, le réalisateur des Diaboliques (1955) entreprend donc de tourner L’Enfer et d’offrir aux yeux de tous la gemme parfaite, aux éclats plus brillants que les joyaux de Fellini, Hitchcock ou Cocteau. Romy Schneider, encore toute jeune et trempée de son rôle de princesse autrichienne (Sissi d’Ernst Marischka, 1955), et Serge Reggiani, qui sort du Guépard de Visconti (1963), interprètent le couple formé par Odette et Marcel. En voyage, Marcel devient jaloux de sa femme jusqu’à la folie*. Son esprit malade ne perçoit plus le réel (en noir et blanc à l’écran) et le déforme dans un caléidoscope d’obsessions délirantes et colorées.


DE LA CAPACITÉ DE L’ENFER A SE RÉPANDRE
Le réalisateur obtient des studios qui le produisent un budget illimité. Les essais et les repérages se multiplient. Le plateau devient laboratoire de recherche en art cinétique lorsque plusieurs équipes travaillent à reproduire les visions précises mais fluctuantes du cinéaste. Cadrage, lumière, couleurs… Des trésors d’ingéniosité sont déployés et les expérimentations sont infinies pour exprimer sur toile la folie du mari jaloux. Contrairement à ce que peuvent laisser croire les 185 bobines muettes qui ont été découvertes (15 heures de rushes au total), le travail sur le son n’a pas été négligé et, à cette fin, Clouzot engage Gilbert Amy qui, après des expérimentations électro-acoustiques variées, laisse une partition inachevée. Le projet s’étend démesurément et avec le porte-feuille des producteurs, la bouche du Léviathan s’est ouverte et a tout englouti : les techniciens, les acteurs (Reggiani renonce) et Clouzot en personne, victime d’une crise cardiaque que beaucoup ont considéré comme salvatrice. C’est elle qui conduit le cinéaste à refermer la boîte de Pandore et celles des bobines obtenues qui sont alors rangées puis presque oubliées jusqu’à Bromberg.


APHRODITE AUX ENFERS
Elle est attachée nue sur des rails et au premier plan quand une locomotive se lance massivement sur elle. Son corps glisse sur l’eau et ondule en un ralenti hypnotique. Face caméra, elle se passe la langue sur les lèvres et laisse la fumée s’échapper de sa bouche entrouverte. Romy Schneider subjugue. Elle est une succube dans les bras de Danny Carrel. L’incarnation du désir. L’image de la jeune femme est obsédante et, si l’enfer se répand, c’est aussi dans nos esprits longtemps après la projection.


L’ENFER SUR TOILE
La simplicité du documentaire, qui véritablement ne rend compte que d’une séquence, contraste avec la complexité du sujet et avec l’énorme travail de préparation qu’il a certainement fallu pour redonner quelque réalité au film. Bromberg et Medrea ont dû couper dans la masse de pellicules et opérer des choix, interviewer ceux qui ont été de près ou de loin associés au projet (Costa Gavras assistant à la réalisation lors de la préparation du film, Bernard Stora qui n’était qu’un stagiaire, William Lubtchansky assistant opérateur…) et y associer des images d’archives. Le film sur le film s’appuie aussi sur le scénario original et sur les notes du Clouzot. Bérénice Bejo et Jacques Gamblin reprennent les rôles d’Odette et Marcel pour combler les lacunes d’un récit resté inachevé. Le travail de reconstitution de Bromberg et Medrea est louable et nous fait percevoir le cauchemar d’un cinéaste qui a rêvé son chef-d’œuvre.





* Chabrol adapte ce même scénario en 1994 dans son propre Enfer avec François Cluzet et Emmanuelle Béart.

n. b. : Admirateur de Clouzot, l’écrivain Marc-Édouard Nabe avait écrit sur L’Enfer et son article intitulé « La vérité sur L’Enfer » était paru en mars 1994 dans Première. Le site alainzannini.com en propose la reproduction.

3 commentaires à propos de “L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot”

  1. Merci pour ce lien !
    Comme hypothèse à ce « gouffre », on peut suggérer le décès de Véra Clouzot, et Henri-Georges jouant les Orphée ; concernant la psychanalyse, mon article se situe davantage dans le sillage de Jung que celui de Freud, vous en conviendrez (toujours préférer les hérétiques, même et surtout en matière d’imposture intellectuelle ou de « médecine » rémunérée) ; une correction, si vous le permettez : Pierre Henry ne me semble pas lié au générique de L’Enfer, contrairement à Gilbert Amy…

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