En guerre

Stéphane Brizé, 2018 (France)

Laurent endosse toutes les responsabilités de la lutte qui se tient à l’usine. L’enjeu est de sauver l’unité de sous-traitance automobile d’Agen et ses 1100 emplois. Le déroulé de l’engagement est connu et ses différentes étapes nourrissent quotidiennement les journaux : grève et machines à l’arrêt, unité syndicale mais négociations impossibles, occupation des ateliers et blocage des stocks, mesures d’accompagnement et primes de licenciement refusées… La lutte est longue et les salariés ne plient pas. Ils font entendre leur colère à cause des promesses non tenues, se déplacent à Paris et réclament après le Medef ou le gouvernement. Ils usent de tous les recours possibles, justice et État, table des négociations avec les cadres du groupe propriétaire de l’usine, puis avec le grand patron allemand.

Le marché présenté par Brizé est une tranchée que l’on creuse, qui finit par enterrer les salariés et face à laquelle l’ennemi reste le plus souvent invisible. La logique capitaliste est implacable : détruire l’humain pour mieux s’en nourrir. Et quand on considère les répercutions sur l’arrière (les familles démunies, détruites, au mieux affaiblies par le conflit), on se dit que la guerre n’est pas simplement une guerre d’usure, mais qu’elle devient totale. Hors-champ, le grand théâtre du conflit se dévoile : la mondialisation de l’économie et les situations exclusives qu’elle implique. Comment en effet préférer la participation au développement d’un pays comme la Roumanie par la délocalisation d’une usine devenue soit-disant moins rentable en France, au maintien de ses emplois ouvriers et ainsi éviter la crise de toute une localité ? D’une région à l’autre, d’un pays à l’autre, ce sont toujours des hommes et des femmes qui sont susceptibles d’en profiter. Ou non.

La loi du marché (2015) mettait en évidence les liens pernicieux du monde du travail à travers l’exemple précis des employés d’un supermarché. Même sans verser dans le pathos, le film était cependant gêné par certains choix faits pour décrire la vie privée de Thierry (le lourd handicap de son fils constituait moins une originalité de situation qu’une charge supplémentaire dans la vie déjà très dure de cet agent de sécurité). En guerre gagne au contraire en force grâce à une scène comparable, c’est-à-dire une scène de famille écrite pour donner un peu plus de consistance au personnage. Quand à la fin du film, Laurent (Vincent Lindon dont l’interprétation est toujours vive et sensible) tient le bébé, son petit-fils, dans les bras et le regarde si longtemps, le spectateur projette plusieurs choses sur cet homme : à la fois la joie du grand-père, la lutte dans son échec secrètement questionnée (quel avenir pour cet enfant et dans quel monde ?) et, a posteriori, le sacrifice à venir, jusqu’à la personne de cet engagé entièrement consumée dans le conflit et par un système désespérément inébranlable.

Malgré les oppositions qui s’élèvent, En guerre n’est jamais manichéen. Les arguments des différents partis se tiennent et se justifient. Mais le personnel menacé se démène et se défend dans un système vicié (« totalement métastasé » dit Brizé dans un entretien*) qui les enferme et que seuls la mauvaise foi et les intérêts des dirigeants (plus ou moins tenus par les actionnaires) verrouillent et protègent. Encore une fois, l’interprétation de Lindon est irréprochable, la réalisation et la musique (signée Bertrand Blessing) intensifient le récit et servent son propos. En définitive, En guerre, comme L’usine de rien de Pedro Pinho sorti quelques mois plus tôt (2017), fait partie de ces films qui mériteraient de voir leur pertinence déborder l’écran.






* Positif, juin 2018.

2 commentaires à propos de “En guerre”

  1. Le film a le mérite de juxtaposer plusieurs faits divers qui ont pu nous choquer ces dernières années, mais que nous finissons fatalement (et coupablement) par oublier : un chômeur qui s’immole devant le Pôle Emploi, un lynchage médiatique après que la chemise de deux cadres sup d’Air France a été arrachée par des grévistes… Ces événements dans le film finissent par faire séquence : ils sont deux manifestations d’un même vaste problème.
    Le film m’a totalement anéanti, mais après sa charge pathétique, il force aussi le spectateur à réfléchir à son engagement (ou à son non engagement…), à interroger les discours réformistes et les demi-mesures.
    En guerre a été tourné dans le Lot-et-Garonne, et notamment devant l’usine de Fumel où mon père a été ouvrier pendant 35 ans (les plans d’ensemble devant des friches y ont été tournées). Cette entreprise (ex Pont-à-Mousson, ex-Sadefa, etc.) employait 3000 ouvriers dans les années 50. Aujourd’hui, 37 personnes travaillent dans ce long désert qui longe l’avenue de l’usine et l’entreprise fermera ses portes en septembre prochain, après une succession de plans de restructuration qui s’apparentent plus à une curée… L’histoire révoltante de ce lieu, aux relents presque mafieux, mériterait bien un film aussi, meilleur que le médiocre documentaire De feu, de fer et de rock qui s’enthousiasmait devant la reprise de l’entreprise par les ouvriers, après un énième dépôt de bilan (cet épisode utopique s’est achevé bien vite avec la vente forcée du dernier élément rentable de l’entreprise : le barrage de Fumel).

  2. J’ai découvert très récemment La Loi du marché, dont je partage ton avis. Un film intéressant, nécessaire même, qui flirte avec le misérabilisme (le fils handicapé) sans heureusement s’y complaire. En guerre est, parait-il (et ta chronique le confirme), beaucoup plus équilibré.

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