Doctor Strange

Scott Derrickson, 2016 (États-Unis)

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DÉCORS EN ACTION


Posons l’approche théorique de cette façon : la lecture de la Clavicula Salomonis (dans lesquels les graphistes ont puisé pour les sceaux de lumières), d’un traité de Cagliostro et de textes védiques variés pour aboutir à la projection du corps astral sur fond d’Interstellar overdrive (quoi de mieux en effet ? Il est vrai qu’un titre des Pink Floyd en 1968 aurait pu à la demande de Kubrick accompagner la traversée de l’infini dans 2001, l’odyssée de l’espace). Pour exercer ce pouvoir-là et plus généralement pratiquer la magie super-héroïque, en dehors de l’hôpital où travaille le Docteur Stephen Strange, les lieux sacrés privilégiés sont une église, un temple asiatique et les quartiers de gratte-ciel, devenus les hauts lieux d’une grande mystique (capitaliste ?), à Hong-Kong, New York et Londres (cette dernière ne se définissant d’ailleurs plus à l’image par Westminster mais par le quartier d’affaires de la City). L’adepte, qui dans ce théâtre aux décors changeants devra garder son équilibre mental et physique, est quant à lui le fruit d’une combinaison savante. Pour son intelligence, son arrogance et sa richesse, on compare volontiers l’homme à Tony Stark (Iron Man, Favreau, 2008). Lors de son initiation aux pouvoirs de l’esprit, c’est à l’apprentissage de Bruce Wayne auprès de la Ligue des Ombres que l’on pense (Batman begins, Nolan, 2005). Strange devient rapidement Dr. ès Occultisme et, une fois les arcanes de la magie révélés, de par ses affinités cosmiques et son insoumission face aux colosses qui font de galaxies leur déjeuners, le personnage nous rappelle aussi le Surfer d’Argent (quoique ce dernier le dépasse en aura et en mystère).

En dépit de ses acteurs (Benedict Cumberbatch avant les autres, mais aussi Mads Mikkelsen ou Tilda Swinton qui a dû accepter le rôle pour sa coupe de cheveux), le film ne serait qu’une vignette Marvel de plus, s’il ne poussait si loin son délire spatial. De La maison démontable de Keaton (1920), à Inception de Nolan (2010), en passant par la chambre d’Astaire dans Mariage royal (Donen, 1951), Doctor Strange à son tour brise les lois de la physique, fait grimper ses personnages au mur et déplacent les architectures. Les façades sont retournées et parcourues, les avenues soudainement dédoublées, les mises en abyme sont mégalopolitaines. D’ailleurs, Strange bascule de monde en monde, ouvre des portails magiques en dessinant des cercles de sa main et finit par créer un labyrinthe d’un nouveau genre. La représentation de l’espace à l’écran et sa défiance à l’égard des repères dimensionnels surprennent assez pour donner sa vraie valeur au film, à savoir une certaine richesse visuelle, même si les gouffres spatiaux ouverts et le corps de Strange jeté dedans ne sont pas non plus sans lien avec un autre film de Nolan, Interstellar (2014).

Toutefois, pour l’écarter de Nolan et de son influence notable, un moment émerge encore de ce labyrinthe, où ce qu’il s’y déroule paraîtrait presque moins curieux que les lieux eux-mêmes, l’action des personnages moins impressionnante que celle des décors. L’Œil d’Agamotto en pendentif, un artefact qui donne le pouvoir de remonter le temps, Strange empêche l’effondrement de Hong-Kong. En plein combat, bris, éclats et morceaux défaits partout autour des corps élancés retrouvent leur place initiale. Les bâtiments restitués et parfaitement restaurés, les décors en action contredisent les forces employées et ruinent les plans de destructions des super-héros (en écho improbable aux états d’âme des Avengers dans Captain America : Civil War, Anthony Russo et Joe Russo, 2016, suite à la destruction de la Sokovie dans L’Ère d’Ultron, Whedon, 2015). De même, autre passage notable, Strange fabrique une boucle temporelle et y enferme son ennemi stellaire, Dormammu. L’intention est de provoquer un duel dont seule la répétition incessante finit par insupporter Dormammu et tourner à l’avantage du héros. Contrairement, par exemple, au soldat Cage dans Edge of tomorrow (Liman, 2014), Strange est dans cette boucle physiquement impuissant et ne peut rien faire. L’astuce de la scène réside alors dans la réaction de l’adversaire seul, exaspéré mais soumis. Sans violence, ni dégâts supplémentaires, la résolution finale est une petite ruse inesquivable, aussi titanesque soit l’entité.





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3 Replies to “Doctor Strange”

  1. Ton article me donnerait presque envie de revoir le film dans la foulée. Mais n’abusons pas de ces sucreries vitaminées quand l’heure (de Londres à New York, tous fuseaux confondus) est à l’austérité et que la logorrhée des dévoreurs de monde tourne en boucle sur nos écrans.

    1. Malgré la « géométrie psychédélique » (belle expression au passage) et tout l’humour des dialogues, certes un peu balourds, mais je suis à l’occasion amateur des jeux de mots à quatre sous (même s’il m’a fallu un temps avec la vf pour comprendre les références au « Dr. Qui »), je crois que ni pour toi ni pour moi le film ne dépasse le palier de la réussite honnête, un chaînon solide dans la série Marvel peut-être, mais pas de quoi s’extasier devant la magie cinéphile de Derrickson, encore moins espérer atteindre le nirvana des super-héros.

  2. J’ignore si la BD de Strange a pu faire référence en son temps à Pink Floyd d’un trait ou d’une bulle, mais le lien entre le super-héros (apparu en 1963) et le groupe n’est pas nouveau, puisque le graphiste Storm Thorgerson avait inséré une image du Docteur dans le collage qui a servi à la pochette de Saucerful of secrets (1968).

    Strange est aussi cité explicitement dans le morceau Cymbaline (sur More, 1969). Et il est par ailleurs intégrés aux effets colorés de certains concerts donnés par Emerson, Lake & Palmer (voir l’adaptation de Pictures at an Exhibition en 1970).

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