China blue

Micha X. Peled, 2005 (États-Unis)




DÉNONCER EN CAMERA CACHÉE
La Chine tolère mal les médias étrangers sur son territoire. En revanche, elle ne ferme ses portes ni aux investisseurs ni aux touristes. C’est donc avec des bagages de touristes plutôt qu’avec une carte de presse que l’Américain Micha Peled et sa petite équipe pénètrent en Chine, leur équipement vidéo précautionneusement démonté et astucieusement dissimulé [1]. Une fois à Shaxi, dans la province de Canton, un des grands pôles de croissance chinois, Micha Peled a souhaité suivre plusieurs mois durant des jeunes filles qui ont quitté famille et campagne pour travailler dans des usines de vêtements fonctionnant grâce aux importantes commandes occidentales. De toutes les images enregistrées, certaines n’ont pas survécu aux contrôles des autorités locales et aux interdictions de tournage. Du reste, il a fallu faire un tri et le réalisateur explique dans ses entretiens qu’il a délaissé le quotidien filmé de trois jeunes filles pour ne se concentrer que sur une seule. Jasmine, 16 ans, travaille donc dans un atelier de blue-jeans douze heures, quinze heures, vingt heures par jour selon les exigences patronales et les échéances de livraison.

INTENTIONS ET SITUATION DE TOURNAGE
Tourné en toute clandestinité, le film répond aux objectifs de la démarche : à travers un exemple (Lifeng), montrer les conditions de travail exécrables des usines textiles chinoises et la part de responsabilité des clients occidentaux. La délocalisation en Chine des activités textiles occidentales s’est accélérée dans les années 2000. En 2005, l’importation massive de textiles chinois a entraîné une crise bloquant en douane plusieurs millions de vêtements et imposant de nouveaux quotas d’importation en Europe et aux États-Unis (quotas suspendus en 2008). Ce qu’elles font depuis le début de l’ère industrielle, les entreprises cherchent à baisser leur coût de production, à rester compétitives sur un marché aujourd’hui mondialisé et à augmenter leur profit. Sous-traiter dans l’« atelier du monde » garantit alors une main d’œuvre très bon marché et une grande souplesse dans les transactions (renégocier est à tout moment possible). Depuis 2005, la situation doit être cependant nuancée : dans la production textile la concurrence s’est développée (Maroc, Tunisie, Turquie) et l’effondrement de l’économie mondiale en 2008 n’a pas épargné le secteur. Le reportage de Peled est quant à lui sorti quelques mois avant ou pendant la crise textile de 2005 (il ne l’évoque pas), à une période où l’absorption de la masse textile chinoise par le marché occidental effrayait.

MANQUES ET DÉFAUTS DU REPORTAGE
La photographie de China blue n’est pas belle. Rien d’aussi photogénique que dans les Paysages manufacturés de Jennifer Baichwal (2007) qui cherche aussi à révéler « ce que cache le Made in China ». Bien sûr les conditions de tournage ne le permettent pas et Peled est davantage soucieux de la réalité des situations que de l’esthétique de son image. De plus, son documentaire ne s’intéresse pas à la chaîne de fabrication du jean comme Pietra Rivoli raconte celle du t-shirt [2] ou Érik Orsenna celle de la chaussette [3]. Il n’aurait pourtant pas été inintéressant de préciser les milliers de kilomètres parcourus par la toile fabriquée avec un coton américain ou béninois, par les pièces de cuivre ou de laiton qui le composent provenant de Namibie ou d’Allemagne, sans parler de la teinture et des fils [4]. Il n’aurait pas non plus été inutile de signaler que les conditions de travail déplorées dans les usines chinoises, sont à peu de choses prêt celles connues dans les ateliers concurrents d’autres pays du Sud. Le problème n’est pas seulement chinois, loin de là.

PARTAGE DES RESPONSABILITÉS ET MUTATION DU MARCHÉ
China blue n’ignore pas tout à fait la complexité du réseau commercial mais se focalise sur les échanges bilatéraux Chine – Occident. Le réalisateur montre ainsi la pression maintenue sur les sous-traitants chinois par les commerciaux étrangers. La responsabilité est par conséquent tout autant occidentale et indirectement celle des consommateurs. L’activité de l’entreprise Lifeng dépend des commandes américaines (Wal-Mart en l’occurrence [5]) et pour rester compétitive elle répercute l’énorme pression sur les ouvriers : pauses interdites, retenues sur salaires, travail impayé, contrôles filmés, travail de jour comme de nuit souvent plus de dix heures d’affilées… Que cela n’empêche pas le patron de Lifeng, policier reconverti, de reconnaître la tendance actuelle en Chine, favorable « à la démocratie et à l’égalité de tous ». Si l’entreprise se moque des conditions de travail c’est qu’elle dispose d’un large vivier de main d’œuvre : les campagnes touchées par un exode rural continu. Pourtant, China blue témoigne également de la volonté des ouvriers (surtout des femmes dans le textile) de s’organiser pour défendre leurs droits. Exaspérés par l’attente de trois mois de salaires et sans craindre un conflit avec la direction, Jasmine et ses collègues décident même d’une grève. Certains universitaires avancent que ces mouvements spontanés et plus fréquents que par le passé sont le signe d’une réelle mutation des conditions de travail en Chine. Regrettons sur ce point que le reportage ne donne pas d’informations sur la défection des syndicats généralement contrôlés par le patronat [6].

Sorti en 2010 en dvd, il faut déjà replacer China blue dans son contexte. En 2005, le documentaire fait l’ouverture du Toronto International Film Festival et se fait remarquer par les ONG (Oxfam). Il remporte le Prix des droits de l’homme au Festival du documentaire d’Amsterdam (IDFA). Il est à ce moment présenté comme « an account of modern slavery in a global market ». En 2010, la situation n’est plus tout à fait la même. La Chine se fait bousculer à l’extérieur par ses partenaires commerciaux qui après la crise préfèrent traiter avec d’autres et, sur son propre territoire, par ses ouvriers qui supportent de moins en moins les abus des employeurs et leur violation de la législation du travail.





[1] Les conditions de tournage sont décrites sur le site Teddy Bear Films, la maison de production fondée par le réalisateur (consuté en janvier 2011).
[2] Pietra Rivoli, The travels of a t-shirt in the global economy, John Wiley & Sons, Hoboken, 2005. Sur la Chine, voir la deuxième partie du livre, p. 75-140.
[3] Érik Orsenna, Voyage au pays du coton. Petit précis de mondialisation, Fayard, 2006. Un passage traite de la production de chaussettes à Datang, ville spécialisée de la province du Zhejiang.
[4] L’article est bien connu des professeurs de géographie : F. Abrams et J. Asill, « Le tour du monde d’un jean », dans The Guardian, traduit et publié par Courrier International, 2 août 2001.
[5] Ce qui permet à Micha Peled de dénoncer à nouveau cette entreprise, violemment critiquée dans son précédent film Store Wars: when Wal-Mart comes to town (2005).
[6] Liu Zhijie, « Mais où sont passés les syndicats ? », dans Caixin Wang, traduit et publié par Courrier International, 10 juin 2010.

Exploitation pédagogique : China blue de Micha Peled, Teledoc, Scéren, CNDP, 2006-2007.






Note publiée sur Kinok en janvier 2011.

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