Benedetta

Paul Verhoeven, 2020 (France, Pays-Bas)

AUTHENTICITÉ D’UNE SHOWGIRL

Benedetta, fille d’un riche Toscan, est destinée à prendre le voile dès son plus jeune âge. Ses parents disent d’elle qu’elle fait des miracles et lui répètent qu’elle est « l’épouse de Jésus » (le surnom parfois donné aux religieuses). Elle-même parle de « sa sœur la Vierge ». Quand on la voit enfant, les deux faits extraordinaires auxquels on assiste relèvent aux yeux des croyants d’un merveilleux chrétien (la fiente tombée sur le front d’un pillard averti par la fillette, la statue de la Vierge tombée sur Benedetta comme si la douleur accompagnait forcément l’étreinte). Benedetta est très tôt convaincue : elle choisit Jésus. Le sien est un prince terrassant les serpents et tous les méchants.

Dès la première séquence du film, un théâtre de rue capte notre regard. C’est à l’arrière-plan mais les pets enflammés d’un diable ne sont pas sans attirer l’attention. Le mal et le grotesque associés sur ce premier échafaud annoncent la suite du spectacle à venir. Paul Verhoeven fait de la mise en scène un thème à part entière de Benedetta. Depuis l’intérieur d’un couvent de religieuses, il met en scène les croyances : l’Assomption, les stigmates, la possibilité d’une malédiction ou d’un miracle. On note d’emblée que le cinéaste n’adhère jamais par sa réalisation à aucune de ces manifestations. Il ne les impose pas. L’Assomption est un mystère, une représentation théâtrale donnée au sein de la communauté des Théatines de Pescia. Quand Benedetta porte les stigmates, des éléments sont aussitôt donnés pour douter de leur caractère authentiquement divin. Si tout peut paraître faux, il ne rejette pas non plus le caractère sacré des faits exposés. Certains y croient, d’autres n’y voient que des coïncidences et des affaires bassement humaines. À n’en pas douter, devant l’estrade installée en pleine nef, les Théatines croient au récit mis en scène au point de ne plus voir le treuil et les poulies lors de la montée au Ciel de Marie. Elles y adhèrent pleinement. Il nous semble que Verhoeven place du sacré où il pourrait ne pas en y avoir et qu’il en hôte quand il devient trop manifeste. C’est pourquoi, il n’est pas possible non plus d’affirmer de manière définitive que les stigmates apparus sur Benedetta ne sont pas réels. Si c’était le cas, le film reconnaîtrait le miracle, ce qu’il ne fait jamais. Il adopterait alors une forme fantastique vers laquelle il tend néanmoins quand Benedetta possédée hurle d’une voix de démon. Il entretient l’ambiguïté sur tout.

Le réalisateur de Basic Instinct (1992) met également en scène les corps : en premier lieu la sexualité de Benedetta et de Bartolomea son amante (Virginie Efira, qui se tire très bien d’un rôle difficile et Daphné Patakia qui l’accompagne), mais aussi les crises et les transes de la religieuse inspirée, le flot de sang versé à la vue de tous et les bubons dissimulés par les pestiférés, la chair meurtrie par la torture et la résurrection préparée de la nonne. Verhoeven met en scène la mort. Il n’est pas difficile de se rappeler de ce plan écarlate : le suicide de sœur Christina (Louise Chevillotte) depuis le toit de la basilique du couvent sous un ciel d’Apocalypse. Verhoeven jouent d’ailleurs avec différentes morts : celles réelles (le nonce Lambert Wilson assassiné), celles factices (la Vierge sur les planches), ou celles sujettes à la croyance (la mort de Benedetta à la venue du nonce). Il n’oublie pas non plus la petite mort et associe lors de moments saillants le corps et l’esprit : le cœur du Christ et le sein de Benedetta, la statuette de la Vierge détournée en godemichet (« gaude michi », c’est-à-dire en latin médiéval un « réjouis-moi »). À ce sujet, la nudité offerte de Benedetta, ses postures, ses désirs courbent le temps pour rejoindre Nomi dans les lumières et les artifices de Showgirls (1995). Il n’est plus seulement question de corps et de sexe, mais d’ambitions.

Dans le compte rendu du livre de Judith C. Brown, Sœur Benedetta entre sainte et lesbienne (dans les Annales, n°5 de l’année 1989), Cabibbo Sara parle d’une « vie exceptionnelle » tout aussi bien que d’une histoire finalement assez courante dans l’Italie du XVIIe siècle. De tout temps, les tromperies et les falsifications sont légions. De faux miracles et de fausses reliques pour détourner un pèlerinage chez soi (ce dont il est question dans le film de Verhoeven), de fausses Jeanne d’Arc au XVe siècle ou l’usurpation d’une papesse au IXe (la légende de la Papesse Jeanne adaptée par Jean Breschand en 2016), de faux saints et de faux documents, fausse monnaie et trésors inventés (de tout temps), pseudépigraphes, apocryphes et autres forgeries encore, on ne sait plus les compter. À travers les manipulations supposées dans Benedetta, Verhoeven qui s’inspire du roman de Judith C. Brown tient caché le rapport de la sainte de Pescia à l’autorité et au pouvoir. Elle est d’abord soumise à son père, puis à l’abbesse mère Felicita (Charlotte Rampling). La dévotion de la jeune femme est totale et sa soumission à Jésus plus certaine que sa folie ou ses calculs. Le spectateur n’est jamais sûr de ses intentions, sauf peut-être la confusion nourrie entre la foi, le désir et la liberté.

Même si l’on devine que le réalisateur ne croit pas tout à fait aux miracles dont se réclame Benedetta Carlini de Vellano, il ne met pas en doute sa sincérité. Entre le grotesque de certaines situations (les rêves de celle qui, à côté de Jésus, reste petite fille, la fièvre qui soudain se saisit des corps) et les conjectures de chacun que le spectateur partage, puis rejette, sur lesquelles il revient et hésite, le film se trouve bien souvent sur un fil. Mais ce qui me plaît bien aussi, c’est la correspondance qu’on établit entre l’ambiguïté entretenue dans le film (l’impossibilité d’accéder à la vérité des personnages) et les zones d’ombre laissées par cette histoire transmise notamment grâce aux minutes d’un procès tenu au XVIIe siècle. Au-delà de ses transgressions ou provocations, d’une certaine façon, Paul Verhoeven respecte l’Histoire qui, elle, n’est jamais « vérité ».

2 commentaires à propos de “Benedetta”

  1. Tout à fait d’accord avec toi sur la question du miracle ou pas. C’est la grande force du film, jouer sur le doute ou plutôt rester neutre sur cette « vérité ». Verhoeven en a encore sous la semelle et c’est toujours aussi bon. Un très bon moment

  2. Je suis d’accord avec ton analyse. Verhoeven met en scène les croyances et interroge ce que cette mise en scène peut contenir de spectacle – ce qui est une façon de respecter l’historiographie de ces histoires de possession en effet. Pour autant, il ne remet pas en cause la sincérité de son personnage. Vraiment un film intéressant qui vaut mieux que la caricature qu’en ont donné certains critiques.

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