Banyuls, Collioure, Maillol, portrait d’un terroir

Anne Julien, 2007 (France)

Les vins de pierre, 2001
La notion de terroir revêt plusieurs dimensions : topographique, géologique, gastronomique… Selon Marc-Jérôme Hassid, le terroir est « une zone géographique bien circonscrite par des facteurs naturels et des savoir-faire humains, qui permettent de tirer le meilleur parti de celle-ci »*. Dans le cadre du sujet traité par Anne Julien** et pour le géographe Jean-Robert Pitte, spécialiste du paysage et de la gastronomie, « un terroir c’est d’abord des vignerons et des clients, […] des vignerons à l’œuvre sur un sol et dans un contexte climatique donné qui essayent de tirer le meilleur de leur vigne ».

Le terme ainsi défini, survolons à présent la localité surnommée la « Côte vermeille ». Entre les Pyrénées et la Méditerranée, chauffés par un soleil brûlant l’été et balayés par la tramontane l’hiver, 1600 ha de terre offrent sur des collines et des creux un site idéal pour la viticulture. Le climat contrasté et exigeant oblige les vignes à puiser l’eau dans la profondeur des sols schisteux donnant aux raisins et au vin qui en est tiré leur goût très spécifique. La viticulture pratiquée sur ses pentes est exempte de mécanisation. Anne Julien la qualifie d’« héroïque ». Le paysages de vallons et de terrasses sur lesquels sont distribuées les différentes parcelles de vignes sont le résultat d’un aménagement ancien. Pour contrôler les pentes et pour canaliser les eaux de pluie, c’est au XIXe siècle que les vignerons commencent à assembler et entretenir le réseau de 6000 km de murets en pierres sèches. Aujourd’hui ils sont 1200 vignerons des villages de Cerbère, Banyuls, Collioure et Port-Vendres à travailler dur pour faire fonctionner les trois coopératives et les vingt cinq caves particulières qui leur appartiennent et surtout pour obtenir de leurs sols les trois AOC qui font leur renommée (assez tôt le Banyuls est apprécié par les papes et devient le très officiel vin de messe).

Les vins de Banyuls et de Collioure sont réputés pour être, comme les Muscats de Frontignan, de Mireval ou de Lunel ou bien comme le Rivesalte, des vins doux naturels. Ce type de vin est obtenu grâce au mutage qui aurait été inventé ou perfectionné par « l’alchimiste » catalan du XIIIe siècle, Arnaud de Villeneuve. La technique consiste à ajouter un peu d’alcool vinique (96 ou 97°) pour stopper le processus de fermentation et de ce fait conserver une partie du sucre naturel des raisins. Le vin obtenu possède alors une forte teneur en alcool mais conserve aussi une douceur naturelle.

Le documentaire, didactique, exigeant, ne craint pas d’être par moments trop technique. Après l’histoire brièvement retracée des vins du terroir, les témoignages des vignerons concernent l’élevage de leurs vins et leurs efforts pour tantôt protéger tantôt transformer la palette aromatique et chromatique de leur productions. Leurs paroles sont mises en perspective par les explications du professeur Pitte et par celui qui était en 2000 le « meilleur sommelier du monde », Olivier Poussier. Si Anne Julien ne quitte pas le terroir banyulencq, contrairement à Jonathan Nossiter qui parcourait le monde (Mondovino, 2003), elle n’en oublie pas pour autant d’évoquer les contraintes du marché ou l’évolution des habitudes de consommation (par exemple du Banyuls plus convainquant s’il est marié à quelques mets dont il relèvera le goût plutôt qu’en simple apéritif). Entre ces commentaires, la caméra saisit en gros plans la variété des couleurs ambrés, blonds ou tuilés des vins versés dans une carafe à décanter et une guitare sèche nous rappelle la proximité de la frontière espagnole.

Le documentaire sur le vin est un genre dont on ne soupçonnait pas l’étendue. En Bourgogne, le festival Œnovidéo organisé par l’association Forum Œnologie (chaque année depuis 1993), permet d’en saisir le succès. Après avoir plongé notre nez sur ces Vins de pierre, avoir remué le verre à pied et l’avoir porté à notre bouche, de quels arômes est fait ce film ? Et bien, malgré sa rigueur quasi universitaire et l’intérêt qu’il apporte si l’on ne connaît pas ce bout des Pyrénées-Orientales, nos papilles n’en sont pas plus excitées qu’avec un reportage télé. Intéressant, assez peu cinématographique.





Aristide Maillol sculpteur, de Jean Lods, 1942
Le terroir possède aussi une dimension culturelle qui est illustrée par la présence sur ce dvd d’un documentaire plus ancien signé Jean Lods et auquel Anne Julien emprunte quelques plans. Au moment où Jean Lods le filme, le sculpteur catalan Aristide Maillol est un vieux monsieur au physique de philosophe antique. Nous le voyons dans son atelier travaillant sur Harmonie, une œuvre qu’il laisse inachevée. Il meurt en 1944. Ses sculptures en plâtre (nymphes, Vénus ou allégories, des femmes exclusivement) constituent un mélange étrange entre les modèles grecs ou romains (peu de mouvement, des corps nus et bien proportionnés) et les corps de l’art soviétique (forts et aux volumes larges). Maillol aimait Banyuls. Il disait qu’il y dessinait mieux qu’ailleurs. Il est dommage que Jean Lods à travers ce portrait filmé n’accorde presque pas la parole à l’artiste (l’accent du Sud l’a-t-il effrayé ?).





* Marc-Jérôme Hassid, « Le terroir, un territoire hybride. L’exemple des fromages des Alpes du Nord », sur le site de Géoconfluences, juillet 2005.
** Anne Julien est l’auteur d’un autre documentaire sur Banyuls et ses environs intitulé Jardiniers de l’espace et distribué en 2001 par Les Films du Village.

Notes publiées sur Kinok en octobre 2009.

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