Aviator

Martin Scorsese, 2004 (États-Unis)

Aviator

« Quand je serai grand, je piloterai les avions les plus rapides du monde, je ferai les plus grands films, et je serai l’homme le plus riche au monde. »

C’est ainsi que le jeune garçon, que sa mère lave et sèche dans une bassine, voit son avenir. Le garçon du prologue c’est Howard Hughes (1905-1976), homme d’affaires américain. Il n’a pas vingt ans lorsqu’il hérite de l’entreprise d’exploitation pétrolière qui lui procure une manne financière colossale. Grâce à ses fonds, il se paye les lourdes ailes d’acier qui l’élèvent à la hauteur de ses rêves.

Ingénieur convaincu et passionné, Howard Hughes (Leonardo DiCaprio) invente, fabrique et réalise à la fois dans l’entreprise cinématographique et dans l’aéronautique. Aviator se partage entre plusieurs thèmes et même s’ils s’imbriquent et se confondent, une longue première partie se tourne davantage vers la contribution de Hughes au cinéma. Dans les années 1920, le projet d’envergure qui engloutit son argent est le tournage d’un film de guerre aérienne. Des dizaines d’avions mobilisés, plus de vingt caméras, dont certaines fixées aux cockpits des appareils afin de saisir l’expression des pilotes, des centaines de mètres de pellicules, un expert en météorologie (Ian Holm)… En noir et blanc et muet, Hell’s angels est achevé une première fois alors que sort en salle le premier film parlant de l’histoire du cinéma (Le chanteur de jazz, Alan Crosland, 1927). Cela ne peut être. Hughes décide de donner de la voix à ses Anges de l’Enfer et le refait entièrement. Le plus gros budget pour un film à cette époque, il a fallu quatre millions de dollars au total pour qu’il soit projeté. La première a lieu au Grauman’s Chinese Theatre à Los Angeles, le 7 juin 1930. Avec à son bras la belle Jean Harlow (Gwen Stefani qui se contente d’une brève parole) [1], Hughes, que les flashes commencent pourtant à déranger, est acclamé. Enfin. En tant que réalisateur, le milliardaire ne fait qu’un autre film bien plus tard, Le banni en 1943 qui lui apporte quelques soucis avec la censure troublée par les décolletés plongeants de Jane Russell [2]. Il produit en revanche Scarface de Howard Hawks (1932) qui lui assure davantage de reconnaissance, Le conquérant de Dick Powell (1956), Les espions s’amusent de Josef von Sternberg (1957)…

Comme il rend hommage aux comédies musicales des années 1940 et 1950 dans New York, New York (1977), Martin Scorsese prend plaisir à une nouvelle reconstitution d’un pan de l’histoire du cinéma classique américain. Il nous plonge dans les coulisses et évoque la vie privée des vedettes croisées : Katharine Hepburn surjouée avec talent par Cate Blanchett (lors d’une dispute Hughes la somme de ne plus jouer la comédie, ce qu’elle récuse, il ajoute « Je me demande si tu arrives encore à faire la différence »), Ava Gardner (Kate Beckinsale dans un rôle bien loin de celui de Selene dans Underworld, Len Wiseman, 2003), Errol Flynn (Jude Law qui ne fait qu’une apparition)… Plusieurs autres seconds rôles viennent appuyer un casting déjà solide : John C. Reilly (Noah Dietrich), Alec Baldwin (Juan Trippe, le patron de la Pan Am auquel s’oppose Hughes quand il est président de la TWA), Alan Alda (le sénateur). Au-dessus de tous toutefois, entre conviction et folie, DiCaprio dépense une énergie folle à incarner son personnage et n’a aucun mal à le rendre crédible.

La réalisation de Scorsese s’accorde avec la reconstitution de la période cinématographique, notamment dans le choix des couleurs dont les bleus et les verts sont étalonnés sur les yeux turquoises de DiCaprio. Dans les Cahiers du cinéma, Bill Krohn éclaircit l’intention du cinéaste : l’utilisation du numérique dans la palette graphique lui sert à recréer « l’aspect du Technicolor deux bandes (déjà en usage en 1927) pour toutes les scènes d’avant 1935 et du Technicolor trois bandes après cette date, année de la sortie du premier long métrage en trois bandes, Vanity fair » [3]. Par d’autres éléments, Scorsese donne du sens à ce qu’il filme et, avec son acteur, insiste sur la tourmente de Hughes (travail sur le son, le crépitement des flashes devenu crissements détestables ; travail sur la lumière, les projecteurs qui l’aveuglent comme le soleil quand il est dans les airs). Lorsque le puissant s’enferme dans sa salle de projection privée, il est nu, victime de troubles obsessionnels compulsifs qui le mènent à la folie. Son corps est couvert de cicatrices et sert de support aux images diffusées des films qu’il a produits. Scorsese nous montre peut-être une transformation qui n’a pas lieu, l’intime mélange entre la matière humaine et la matière cinématographique. On penserait presque à Seth Brundle enfermé nu dans sa machine et qui opère, lui, avec succès, une dramatique transformation (La mouche, David Cronenberg, 1987). Par cet isolement, que sa paranoïa et ses phobies favorisent, Hughes durant plusieurs jours met en pratique la quarantaine préconisée dans la scène qui introduit le film. Ces peurs sont celles d’un autre magnat, Citizen Kane (Orson Welles, 1941) [4]…

La damnation de Hughes n’est pas que cinématographique. Avec sa propre compagnie aérienne, il s’engage dans quelques folles aventures qui tantôt l’érigent pilote et inventeur d’exception (parfois accompagné par la toccata de Bach, il bat des records de vitesse à bord d’engins incroyables, comme le H-1, monoplan à ailes basses avec lequel, après avoir atteint plus de 500 km/h, il s’écrase dans un champ de betteraves, accident dont il sort indemne), tantôt font de lui un simple industriel mégalomane. Scorsese nous place aux premières loges pour assister au spectaculaire crash du 7 juillet 1946. Ce jour-là, Hughes qui pilote le prototype XF-11 s’écrase sur les toits de villas à Los Angeles ! L’accident le laisse plusieurs jours entre la vie et la mort. Il se rétablit pourtant et, malgré tout, la terrible expérience ne lui ôte en rien sa passion. Il est encore aux commandes lorsqu’il fait décoller pour la première fois en 1947, et bien trop tard, l’avion Hercule, mastodonte de l’aviation commandé par l’armée américaine et qui aurait dû transporter troupes et matériels en Europe durant la guerre…

La biographie de Howard Hughes, déroulée entre 1927 et 1947, offre une nouvelle fois l’occasion à Martin Scorsese de traverser les époques [5]. Avec un parfait savoir-faire dans la fabrication des images et la construction narrative, Scorsese élabore ainsi une épopée américaine autour de la figure d’un puissant (ce qui n’est pas nouveau pour lui, Les affranchis, 1990, Casino, 1996, Gangs of New York, 2003). Peut-être les 2h45 se font-elles sentir, peut-être le sujet ne captive pas tout le monde, cependant le gros travail du cinéaste impose forcément le respect.

[1] Jean Harlow joue pour Browning, Capra, Cukor et refuse le rôle que lui proposent Schoedsack et Cooper dans King Kong (1933).
[2] Jane Russell est la partenaire de Marilyn Monroe dans Les hommes préfèrent les blondes de Howard Hawks (1954).
[3] Cahier du cinéma n°597, janvier 2005. Bill Krohn cite également le livre Howard Hughes : The Untold Story de Peter Brown et Pat Broeske qui inspire le scénario d’Aviator écrit par John Logan.
[4] La comparaison est faite à la fois par Jean-Luc Lacuve du Ciné-club de Caen et par Raphaël Lefèvre de Critikat (« prologue faisant du film une sorte de Citizen Hughes, où « Rosebud » est remplacé par « Quarantaine »… » écrit le second).
[5] Dans Tucker de Francis Ford Coppola (1988), qui a pour sujet l’ingénieurie automobile américaine, Hughes apparaît aussi (il a alors sous les traits de Dean Stockwell).

4 commentaires à propos de “Aviator”

  1. Très bon article pour un très bon film.
    Les « fans » du Scorsese des mafieux de New York ou de Las Vegas ont souvent été déçus par Aviator alors que c’est une œuvre d’une puissance dramatique folle.

  2. Hughes et Hoover (J. Edgar d’Eastwood) sont, chacun à leur façon, deux personnages qui ont traversé plusieurs décennies de l’histoire américaine, deux hommes qui, l’un dans la politique, l’autre dans l’industrie aéronautique et cinématographique ont cherché le pouvoir. Hughes était-il comme Hoover un patriote ? Quoi qu’il en soit DiCaprio les incarne à merveille.

  3. Scorsese parut plus inspiré dans ses biographies de LaMotta, du Christ, voire de Tenzin Gyatso ; et il convainc vraiment dans ce beau portrait de femme « anonyme ».

    On rêve des films réalisés par Warren Beatty, Brian De Palma – qui s’inspira du producteur pour son Swan faustien – ou Christopher Nolan, un temps attachés au projet…

    Et Hugues cinéaste vaut le coup d’œil : Les anges de l’enfer, prisé par Kubrick, impressionne encore aujourd’hui, notamment pour les séquences aériennes ; quant au Banni, cas d’école de lutte contre la censure, il vaut davantage que pour le soutien-gorge vraiment aérodynamique de Miss Russell (qu’elle ne porta d’ailleurs pas !), conçu par le grand homme lui-même ; ce qui nous ramène, une fois de plus, à Sueurs froides, avec Midge dessinant ses propres modèles devant un Scottie stupéfait…

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