21 grammes

Alejandro González Iñárritu, 2002 (États-Unis)

Ils sont nus, Paul est assis sur le lit, Cristina dort encore. Il la regarde. La lumière blanche du jour entre partout dans la pièce. Un homme et deux petites filles s’apprêtent à quitter une cafétéria. Cristina assise parmi d’autres explique qu’elle a été malade, qu’elle a changé à la naissance de la première de ses filles et que son mari la soutient depuis longtemps. Jack, cheveux poivre et sel, les yeux cernés et couvert de tatouages, fait la morale à un petit voyou dans un réfectoire. Ici, entre deux fenêtres de lumière, une croix d’église. Ils sortent et le premier montre au second sa camionnette : « Jésus voulait que je l’ai ». Jack, qui se réfugie dans la foi, tente de se racheter par une conduite exemplaire mais un malheureux accident dont il est responsable le fait sombrer. Cet accident ôte à Cristina un mari et deux petites filles. Gravement malade, Paul attend une transplantation cardiaque…

En cassant la linéarité du récit par un exercice de style entrecroisant le début et la fin d’une même histoire, en suivant tour à tour trois individus (Paul, Cristina, Jack) qui sont amenés à se rencontrer, Alejandro González Iñárritu se lance dans une réalisation d’abord basée sur un montage qui prend la forme d’un entrelacs. Le spectateur se creuse d’ailleurs les méninges durant les quarante premières minutes du film pour tenter de saisir la cohérence de la mosaïque présentée… Il est possible qu’un montage plus classique ait rendu le métrage moins long et un certain nombre de passages inutiles. Pourtant, l’histoire en aurait-elle été affaiblie pour autant ? Posons la question différemment : le film est-il dévalorisé par cet enchevêtrement d’actions et ce chevauchement continu des temps passé et présent ? Je ne le pense pas, bien qu’il s’agisse là indéniablement d’un artifice dont le but est d’accrocher un peu plus le spectateur au récit. Les scènes se succèdent les unes aux autres à très grande vitesse (moins de deux minutes chacune au début, parfois trente secondes à peine). La photographie, elle, est sublime (désaturation de l’image et/ou contrastes accentués ?). Les ciels matutinaux ou crépusculaires qui apparaissent à l’écran, surtout un dès le début (dans un mouvement ascendant la caméra suit un envol d’oiseaux qui le traverse) et un second vers la fin (ces mêmes oiseaux, cadrés en un plan fixe, qui, quasiment comme des feuilles, semblent tous chuter), sont splendides. Les lumières, souvent artificielles, sont crues (les néons de l’hôpital, ou le filament de l’ampoule dans la salle de bain) puis éteintes (la lampe de la chambre dans le motel avant que l’histoire ne s’achève)…

L’accident a eu lieu. Cristina s’effondre en l’apprenant. Paul, assis sur un lit d’hôpital, une large cicatrice tout le long du torse, inspire pleinement. Jack se tourmente chez lui et à côté de sa femme qui entre le consoler, un poster accroché pose la question : Who can be saved ? Aucun discours religieux n’est vraiment tenu dans 21 grammes mais il s’en dégage une ambiance mystique. Le propos en off lors des dernières images donne une explication aux 21 grammes (« On dit que nous perdons tous 21 grammes au moment précis de notre mort […] Est-ce le poids de notre âme ? Est-ce le poids de la vie ? ») et inscrit le film tout entier dans ce flou mystique (un peu à la manière de Magnolia de Paul Thomas Anderson en 2000). Qu’en tirer ?

La grande force de 21 grammes est celle de ses comédiens au jeu extraordinaire et d’une justesse étonnante : Sean Penn (Paul), Benicio Del Toro (Jack), Naomi Watts (Cristina) dont l’excellence m’abasourdit un peu plus à chaque fois (la magnifique scène de l’audition dans Mulholland Drive de David Lynch, en 2001, exemple que je ne répéterai jamais assez) et Charlotte Gainsbourg qui joue la femme de Paul, déterminée à avoir un enfant de lui avant qu’il ne meure. Aucun de ces acteurs ne dramatise à outrance ni n’en rajoute dans le pathos. Ils sont brillants. Au final, nonobstant des réserves qui concernent la forme, en partie, et le fond, 21 grammes s’imprègne en nous sans grande difficulté et demeure touchant.

2 commentaires à propos de “21 grammes”

  1. Critique inspirée cher Ornelune !
    A propos de la forme particulière de 21 grammes, il me semble qu’elle participe à deux thématiques essentielles : la question de la légèreté et celle de l’acceptation de la mort. En faisant s’entrelacer des vies différentes, tout en s’affranchissant de la chronologie, Alejandro González Iñárritu fait exploser les repères, pour suivre des associations, qui pourrait rappeler les images qui défilent dans la tête d’un homme juste avant de mourir. Ces fragments de vie deviennent également pièces d’un puzzle séparées et jetées dans l’air, qui s’éparpillent au grès du vent. Comme les oiseaux, elles suivent alors une trajectoire qui échappe à la logique terrestre…

  2. Je n’étais pas parvenu à expliquer ce montage autrement que par la simple recherche d’un effet de style. Ton interprétation est séduisante et creuse un peu plus le sujet. Merci pour le commentaire !

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